Enseignement à distance : non à l’union sacrée numérique !

dimanche 15 mars 2020
par  Régis

A compter du lundi 16 mars et pour une durée indéterminée, l’accueil des élèves dans toutes les écoles, établissements du second degré et universités est suspendu.
Que faire face à l’injonction à la continuité pédagogique, notamment via l’enseignement à distance ?

L’administration nous dit : « Il s’agit maintenant d’assurer collectivement la continuité du service public d’éducation. Nous devons maintenir quotidiennement des modalités d’apprentissages et les relations avec tous les membres de la communauté éducative ».
Certes, mais aussitôt après, une mise en ordre de bataille 2.0 se met en place pour assurer cette continuité pédagogique :
après l’avoir déjà annoncé plus tôt [1], le ministre Blanquer a confirmé vendredi 13 mars lors de son allocution au journal télévisé que la mise en œuvre de l’enseignement à distance serait la solution de continuité pédagogique. Il n’a pas dit autre chose dimanche 15 mars lors de ses recommandations « La continuité pédagogique est assurée uniquement à distance, via le bouquet d’outils numériques sécurisés (Cned, ENT, logiciels de vie scolaire) »
moins de 24h après l’annonce officielle par Macron, de nombreux mails ont été envoyés aux personnels de l’éducation pour indiquer comment devrait se déployer le dispositif de continuité pédagogique, notamment « Le recours à des solutions numériques voit ici toute sa pertinence » comme l’indique les guides de la continuité pédagogique. Les inspections ne sont pas en reste et ferons le maximum “afin de permettre aux élèves de rentrer facilement dans le dispositif de travail à distance”. Le rectorat de Grenoble l’a confirmé « les apprentissages doit [sic] être maintenu sous des formes différentes via un travail à distance ».
Ce dispositif semble avoir été tellement bien préparé en amont que l’on ne peut éviter de se poser la question : en pleine sidération face à la pandémie, quels objectifs vise ce ministère qu’il faudrait renommer ministère de l’enseignement numérique ?
On pourra objecter que la stratégie de déploiement de l’enseignement à distance n’est qu’une suite logique de la mise en place de dispositifs numériques dans l’éducation depuis un certain temps : aujourd’hui, « chaque enseignant, élève, parent dispose d’un accès à l’ENT. Ces ENT sont accessibles depuis n’importe quel terminal numérique (smartphone, tablette, ordinateur) » et il suffira d’ « utiliser le cahier de texte [numérique] pour communiquer aux élèves et aux familles les travaux à faire (étude des documents, rendu des travaux) pendant la période de fermeture » comme nous le rappellent les guides. Il suffit d’aller un peu plus loin de manière à « organiser la communication au sein de chaque équipe pédagogique et disciplinaire (téléphone, messagerie, réseau professionnel Tchap, groupes de diffusion, visioconférence…) » et « des temps de travail collectifs en classes virtuelles (plateforme CNED, ENT) ». Pour cela, « tous les enseignants doivent préalablement créer un compte avec leur adresse académique. Toutes les familles doivent créer un compte pour chacun de leurs enfants (Un tutoriel est proposé sur le site du CNED) ».
On concède un petit point de vigilance tout de même : « es enseignants et les familles sont particulièrement attentifs au respect du temps d’utilisation des écrans ». Oui, c’est vrai, attention à l’overdose numérique ; même si personne ne sait dire quelle est la bonne dose à ce jour ou alors n’ose avouer les effets réels des écrans [2].
Finalement rien de nouveau sous le soleil 2.0, car la hiérarchie administrative, le ministère, les inspections, ainsi que toute la classe politique, nous enjoignent depuis plusieurs années d’utiliser systématiquement (et non occasionnellement et de manière très circonscrite) le numérique dans nos classes. Or cela entraîne une transformation implacable de nos gestes quotidiens, de notre langage, de notre rapport aux autres, de notre métier.
Le numérique n’a rien à voir avec l’éducation. En effet l’informatisation a pour but premier de gonfler le chiffre d’affaires des firmes qui produisent matériels et logiciels. En réduisant la part humaine de chaque activité (pas seulement scolaire) pour la rendre plus conforme aux besoins de l’économie et de la gestion bureaucratique, elle permet de « doper » temporairement la croissance par les gains de productivité et les nouveaux marchés qu’elle offre. Si l’on tient compte des transformations technologiques du travail dans les sociétés capitalistes, il faut bien se dire que le métier d’enseignant-e est un des derniers qui n’ait pas été intégralement soumis à des procédures abstraites, à des méthodes décidées d’en haut. Un métier, précisément, et non un simple emploi ou job, dont le cœur réside dans la rencontre humaine et la possibilité d’une transmission qui n’est jamais unilatérale.
Le numérique est aussi une aberration écologique : les fumisteries du « développement durable », selon lequel le numérique serait « écologique » parce qu’il permettrait d’économiser du papier, ne sauraient masquer la gabegie démente des ressources terrestres, y compris les plus rares, les plus coûteuses, les
plus dangereuses, sur laquelle repose la mensongère « dématérialisation ». Il faut compter aussi avec la part croissante de consommation d’énergie consacrée à l’informatique. Donc l’intensification de l’usage du numérique - cela vaut aussi pour le télétravail - constitue une catastrophe écologique, sanitaire et sociale.

Quelques conseils pour refuser notre mise à jour programmée :

  • notre service d’enseignement est d’être devant des classes et participer à des missions liées, pas d’alimenter des “services d’enseignement” à distance (nous ne sommes pas “formé-e-s” et ne souhaitons pas l’être). L’essentiel de l’acte pédagogique se joue dans les relations entre élèves et avec l’enseignant-e-s, et donc pas en interaction avec des machines.
  • En pleine stratégie du choc, ce cheval de Troie expérimental servira sans aucun doute à un retour d’expérience lors du “retour à la normale”, pour ensuite se généraliser. Il est à craindre une redéfinition profonde de nos métiers, en plus d’ouvrir la porte à une “rationalisation” des moyens comme dans les autres secteurs. Nous aurons fait la démonstration qu’il est possible d’enseigner à effectif réduit (puisqu’une fraction importante des collègues auront à garder leurs enfants)
  • Au contraire, utilisons les réunions pour s’interroger sur des outils pertinents à mettre œuvre s’il s’agit de maintenir un lien pédagogique avec les élèves : correspondances et travail sous forme papier, rendez-vous avec les parents … nous pouvons enfin travailler collectivement, réapproprions-nous notre outil de travail.

Nous avons encore la liberté pédagogique : nous ne sommes tenu-es à rien si ce n’est notre bonne volonté ; retirons les doigts de l’engrenage numérique avant qu’il ne finisse de nous broyer !

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SUD education Grenoble - tract enseignement à distance

[1« les cours peuvent dans tous les cas être maintenus même si les établissements sont fermés grâce à la plateforme d’enseignement à distance du Cned » déclaration de Blanquer le 5 mars à retrouver sur http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2020/03/03032020Article637188155279262392.aspx

[2Dans son livre « La Fabrique du crétin digital », Michel Desmurget fait une synthèse des études scientifiques internationales sur les effets réels des écrans qui « a de lourdes conséquences : sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire des jeunes ».


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